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Point de
vue paru dans
14.06.10
Après un mois de consultations en
trompe-l’oeil, le gouvernement a remis sa copie aux syndicats et au
patronat. Ce document d’orientation est précieux, car il renferme toutes
les contre-vérités proférées et fausses solutions avancées depuis près
de vingt ans. Choc démographique, catastrophe des régimes de retraite
par répartition et travailler plus longtemps se mêlent dans un projet
aussi mystificateur qu’inefficace.
Y a-t-il un choc démographique ? Oui,
répond le document d’orientation. Non, a répondu à plusieurs reprises le
Conseil d’orientation des retraites (COR) dont les conclusions sont
sciemment travesties. |
Jean-Marie Harribey, Attac ;
Willy Pelletier, Fondation Copernic ;
Gérard Filoche, inspecteur du travail ;
Christiane Marty, féministe ;
Christophe Delecourt, CGT-Finances ;
Didier Horus, FSU ;
Pierre Khalfa, Solidaires ;
Olivier Besancenot, NPA ;
Martine Billard, PG ;
Marie-George Buffet, PCF ;
Razzy Hammadi, PS ;
Alain Lipietz, Les Verts. |
Ainsi, la France connaît un allongement de
l’espérance de vie, heureuse nouvelle, et une fécondité qui la place juste
au niveau du seuil de renouvellement des générations. Le COR a également
établi, sans que cela soit contesté, que l’aggravation des déficits des
comptes sociaux était essentiellement due à la crise financière et non pas à
l’évolution démographique : en 2006, le déficit de l’ensemble du système de
retraite était de 2,2 milliards d’euros ; en 2008, il atteignait 10,9
milliards et il devrait être de 32,2 milliards en 2010. La démographie
n’exerce son influence qu’à moyen et long terme, et pas dans une
accélération foudroyante en quelques mois.
N’y a-t-il qu’une seule solution ? Oui, répond le document d’orientation
après avoir écarté sans examen les autres. Une fois ce coup de force
perpétré, la réponse est assénée : "Répondre à un déséquilibre démographique
par des solutions démographiques." Elle vaut ce que vaut le diagnostic :
erreur magistrale. Le gouvernement s’engage à "écarter toute solution qui
baisserait le niveau de vie des Français ou augmenterait le chômage". Or,
obliger les salariés à travailler plus longtemps (recul de l’âge légal de la
retraite, augmentation de la durée de cotisation, ou combinaison des deux)
entraîne obligatoirement une baisse du niveau des pensions sans qu’il soit
nécessaire de l’annoncer. Nous le savions depuis les réformes de 1993 et de
2003, nous sommes prévenus pour celle de 2010.
Quand la situation économique reste et restera marquée par un chômage très
élevé, l’engagement à "écarter toute solution qui baisserait le niveau de
vie des Français ou augmenterait le chômage" est un faux-semblant : le
travail forcé des seniors se substituera à l’emploi des jeunes en l’absence
de création d’emplois en nombre suffisant, et ce surtout en accroissant la
durée individuelle du travail.
Les uns travailleront plus. Les autres, jeunes, femmes, sans qualification,
quinquas, erreront du chômage à la précarité dans un aller-retour incessant.
Ce ne sont pas les velléités de tenir compte de la pénibilité de ceux qui
auront déjà été brisés par une longue vie de travail qui atténueront la
violence du capitalisme néolibéral exigeant toujours plus de productivité et
de rentabilité.
La promesse de créer "une contribution supplémentaire de solidarité sur les
hauts revenus et les revenus du capital sans restitution au titre du
bouclier fiscal" sauvera-t-elle l’ensemble ? Rien n’est moins sûr. On nous
annonce une contribution pouvant aller jusqu’à quelques milliards d’euros,
alors que le gouvernement n’arrête pas d’apeurer la population avec des
déficits de l’ordre de 100 milliards en 2050.
Ce sont des mesures d’une autre ampleur qu’il faut prendre pour développer
notre système de retraite par répartition, notamment en réorientant les
politiques économiques qui privilégient la finance au détriment de l’emploi,
de la formation et des salaires et qui sont au coeur du financement des
retraites : un million d’emplois en plus, c’est déjà 5 milliards d’euros de
recettes supplémentaires. Il y a aussi des marges d’action importantes en
favorisant un plus fort taux d’emploi des femmes, la France se situant au
15e rang de l’Union européenne. La répartition des revenus dans notre pays
a, depuis un quart de siècle, tourné à l’avantage décisif des actionnaires
et des très hauts salariés managers. Une simple application du taux de
cotisation patronale aux dividendes distribués comblerait immédiatement tout
le déficit actuel de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse.
L’argument éculé de la perte de compétitivité est ici fallacieux, puisqu’il
s’agirait de n’amputer que les dividendes nets reçus par les actionnaires et
non les capacités d’investissement des entreprises, et parce que cela ne
renchérirait pas les coûts de production. La retraite à 60 ans à taux plein
peut être garantie à tous les salariés si de tels choix politiques sont
faits aujourd’hui.
Pour couronner le tout, le document d’orientation se prononce en faveur
d’une réforme systémique prochaine pour aller vers un système "par points"
ou "par comptes notionnels". Là aussi, le gouvernement piétine les
conclusions du rapport du COR de janvier qui a montré le risque
d’individualisation exacerbée d’une telle réforme et, ce qui n’est pas le
moins savoureux, l’incapacité de tels systèmes à surmonter un choc
démographique ou économique.
Deux conclusions s’imposent donc. Primo, la crise financière surdétermine la
frénésie avec laquelle tous les gouvernements du monde s’acharnent à imposer
des plans d’austérité dont les salariés et les retraités font aujourd’hui
les frais, tandis que les tenants de la finance se refont une santé sur le
compte des budgets publics ou grâce aux garanties accordées par les Etats.
Secundo, la volonté de faire travailler toujours davantage manifeste le
refus de reconsidérer la place du travail dans notre société, le refus aussi
d’apprécier l’immense contribution des personnes retraitées, en termes de
lien social et de création de services utiles à la société. Bref,
l’obstination à promouvoir une société engagée dans un cycle productiviste
sans fin.
Notre détermination à faire échec au projet du gouvernement est donc intacte
: à l’opposé de la valeur pour l’actionnaire et du "travailler plus pour
vivre moins", organisons une juste répartition des richesses, la réduction
des inégalités, le partage du travail et une redéfinition des finalités de
l’activité économique.
15 juin 2010 |