Que pensez-vous du débat fiscal dans cette campagne électorale ?
Michel Taly - La fiscalité est à la
fois présente et absente. On en parle sans arrêt, on l’appelle à la
rescousse pour montrer que, dans un cadre européen assez contraint, on a
quand même des marges de manœuvre. Mais il n’y a rien sur le sens de
l’impôt. Il n’y a aucune réflexion d’ensemble sur la fiscalité et ce
qu’elle peut apporter à l’activité.
Vincent Drezet - En janvier, le débat
a semblé décoller avec l’affaire de l’exil fiscal de Johnny, la retenue à
la source, la polémique au sein du PS… Mais cela n’a pas duré et de toutes
façons, c’est vrai, les questions de fond n’ont pas été abordées. Quel
doit être le niveau de la ressource publique ? Quelle doit être la
structure de la ressource publique ? Autrement dit : qu’est ce qu’on
finance ? Et qui paye ? On parle beaucoup du modèle social français, mais
beaucoup moins de son financement.
Justement, Ségolène Royal et François Bayrou parlent de taxer la valeur
ajoutée pour le financer. Que pensez-vous d’une telle réforme ?
Vincent Drezet – Traditionnellement,
le financement de la protection sociale repose sur les cotisations
sociales, donc sur le travail, même si depuis la naissance de la CSG en
1991, une part des ressources de la sécurité sociale provient de l’impôt.
Elargir l’assiette du financement de la protection sociale est tout à fait
légitime, puisqu’elle bénéficie à tous, pas seulement à ceux qui
travaillent. Nous ne sommes donc pas hostiles à une taxation de la valeur
ajoutée des entreprises qui, de ce fait, contribuent à hateur de la
richesse qu’elles créent, à hauteur de leurs possibilités. C’est ce que
propose Ségolène Royal. C’est tout à fait différent de l’idée émise par
François Bayrou, qui défend une hausse de la TVA accompagnée d’une baisse
des charges. Cette "TVA sociale" est en fait un véritable impôt sur la
consommation, qui consiste à augmenter l’impôt le plus injuste. Et fait
peser un risque sur la consommation, donc sur l’activité.
Michel Taly – On peut toujours
transférer le financement de notre modèle social du travail sur la
consommation, mais ce n’est pas le problème principal. Le vrai problème,
c’est la maîtrise de la dépense. C’est cela qui doit être prioritaire. On
aura beau déplacer le problème du financement, on ne le fera pas
disparaître. Une vraie réforme fiscale doit s’accompagner d’une maîtrise
de la dépense publique. La mission première de l’impôt, c’est le
financement de cette dernière. Si elle est trop élevée, aucun modèle
fiscal ne peut marcher.
Vincent Drezet – L’un des objectifs
de l’impôt, c’est l’efficacité. Il doit certes rapporter de l’argent pour
financer les politiques publiques. Mais il doit aussi être incitatif. Cela
signifie par exemple qu’il faut moins taxer les bénéfices réinvestis par
une entreprise, que ceux distribués aux actionnaires, car l’investissement
est favorable à l’activité. Et il doit être redistributif, c’est à dire
corriger les inégalités. En ce sens, il faut défendre l’impôt sur le
revenu qui fonctionne selon le principe de base: plus on est riche, plus
on paye.
N’est ce pas contraire à l’objectif d’efficacité?
Michel Taly – Cela ne devrait pas
l’être, en tous cas ! Il est tout à fait effrayant d’opposer justice et
efficacité. Mais il y un a débat sur l’efficacité de l’impôt. Que l’impôt
doive être progressif, tout le monde en est d’accord. Mais quel est le bon
degré de progressivité? Depuis vingt ans, même si le taux maximum baisse,
la progressivité augmente, puisque, à chaque réforme, on baisse l’impôt
davantage en bas du barème qu’en haut, proportionnellement parlant. Or une
trop forte progressivité décourage l’activité.
Vincent Drezet - Pas du tout.
D’abord, la France a le taux d’impôt sur le revenu le plus faible
d’Europe. Il ne représente que 16% des recettes fiscales, contre 25% à 30%
en moyenne en Europe. Et son taux marginal, grevé par les niches fiscales,
est à 40%, conte 42% en Allemagne, 45% en Espagne, 43% en Italie et 40% au
Royaume-Uni. Ensuite, taxer les revenus les plus élevés, cela permet
d’augmenter les recettes fiscales pour avoir plus de politiques publiques
et ça, ça sert l’attractivité. Des prélèvements obligatoires élevés ne
sont pas incompatibles avec l’efficacité économique : regardez les pays du
Nord.
Et
pourtant personne ne défend une hausse des impôts : Royal et Bayrou sont
en faveur d’une stabilisation des prélèvements obligatoires, Sarkozy et Le
Pen veulent une baisse drastique.
Vincent Drezet – Annoncer une hausse
des impôts n’est pas très vendeur en campagne électorale. Quant à la
baisse des impôts, je ne suis pas sûr que la France, avec le déficit et
l’endettement qui sont les siens, en ait les moyens. Ce qu’il faut, ce
n’est pas plus d’impôts, ou moins d’impôts, c’est mieux d’impôts. Il faut
des recettes publiques, et il faut les utiliser plus efficacement.
Michel Taly – On peut défendre une
baisse des impôts et, en même temps, annoncer des dépenses nouvelles. Mais
cela ne peut se faire que si on fait des économies ailleurs. Et là dessus,
les candidats restent très flous. Seul Nicolas Sarkozy est assez précis
sur le nombre de fonctionnaires à ne pas remplacer. Du côté du PS, on est
dans le vœux pieux. Les dépenses seraient autofinancées par le surplus de
croissance. Mais cela fait trente ans qu’on essaye, et trente ans que ça
ne marche pas. On reste dans une logique de relance par la dépense
publique et de partage du travail alors que les pays qui ont le moins de
chômage sont aussi ceux où la durée du travail est la plus élevée.