Rappel des faits
Une rumeur selon laquelle Ségolène
Royal et François Hollande auraient monté une Société civile
immobilière (SCI) pour échapper à l’impôt sur les grandes
fortunes circulait depuis plusieurs mois sur Internet.
Le député de l’Aveyron Jacques
Godfrain (UMP) l’a relayée et François Hollande a porté
plainte contre lui. Mardi, la candidate socialiste, dénonçant
« une campagne de racaille », a divulgué le montant de son
patrimoine et annoncé qu’elle était, avec son compagnon,
assujettie à l’impôt sur la fortune.
« Je suis aisée et je pense normal
de payer
l’impôt sur la fortune », a-t-elle
affirmé.
Hier, les principaux candidats à
l’élection présidentielle ont déclaré leur patrimoine.
Quatre d’entre eux font partie de
ses 400 000 foyers fiscaux redevables de l’ISF.
Que représente vraiment l’ISF ? Le
paiement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) est
l’une des questions fiscales les plus sensibles politiquement.
La droite, dans une certaine mesure, n’a pas tort quand elle
argue que cet impôt, finalement, ne rapporte pas grand-chose.
Elle en profite alors pour avancer l’idée de sa suppression.
Son rendement est effectivement faible. Du fait de nombreuses
exonérations et niches fiscales, la collecte de l’ISF ne
rapporte que 3 milliards d’euros au budget de l’État en 2005,
soit moins de 1 % des recettes fiscales (source : direction
générale des impôts). En France, 394 518 redevables sont
assujettis à l’ISF.
Le plus intéressant est de relever
l’argument classique de la droite française. L’annonce
médiatique de l’exil fiscal de Johnny Hallyday en Suisse avait
arraché des larmes à Nicolas Sarkozy, le président de l’UMP
expliquant que Johnny avait parfaitement raison car il « y a
un problème en France » sur la fiscalité des hauts revenus. Le
Parti socialiste est lui-même embarrassé. François Hollande
n’a-t-il pas déclaré qu’il fallait que « l’ISF joue son rôle
de cohésion sociale, sans pour autant favoriser l’évasion ».
L’argument de la fuite des entreprises et des talents vers
d’autres pays aux traditions fiscales plus accueillantes est
une légende largement entretenue. Elle est d’autant plus
entretenue que les partisans de la suppression de l’ISF sont
incapables de sortir une seule étude sérieuse qui prouverait
les dégâts économiques provoqués par l’ISF.
À ce propos,
le SNUI (Syndicat national unifié des impôts) relève
plusieurs points. D’une part, les biens professionnels sont
exonérés. En ce sens, rien ne laisse donc penser que
l’activité économique puisse être affectée par l’ISF (le
Conseil des impôts, dans son rapport de 2004, « La concurrence
fiscale et l’entreprise », ne dit pas autre chose). D’autre
part, le rapport du sénateur Philippe Marini (UMP), intitulé
« Impôt sur la fortune ; éléments d’analyse économique pour
une réforme de la fiscalité patrimoniale », reconnaîtrait
lui-même que les évasions fiscales sont limitées (0,12 % des
redevables de l’ISF en 2003). Par ailleurs, une étude de la
DGI (années 1997 et 1998) soulignait que seulement 350
redevables de l’ISF partaient chaque année à l’étranger avec
pour principale motivation la mobilité professionnelle et non
le poids de la fiscalité. Le SNUI relève, sur la base du
rapport du Sénat daté de 2004, qu’avec toujours 350 départs
annuels et avec un nombre de redevables de l’ISF en
augmentation, « la proportion de redevables à l’ISF qui
s’exilent est mécaniquement passée de 0,3 % à 0,12 % ».
Enfin, le
SNUI souligne que, selon le rapport Marini de 2002,
« 70 dirigeants d’entreprise et environ 25 déclarants de biens
professionnels exonérés s’étaient délocalisés. Les pertes de
droits étaient estimées à 11 millions d’euros en 2002 » (sur
un produit global de 2,45 milliards d’euros !). Alors que la
droite crie dans tous les médias que l’ISF ferait fuir en
masse les entreprises, le rapport Marini indique qu’il ne lui
a pas été possible d’évaluer les biens professionnels
« délocalisés ».
Avec de tels chiffres, autant dire
que « l’exil fiscal » est une pure vue de l’esprit. Une telle
fable rappelle les campagnes de communication des fabricants
d’insecticide aux États-Unis. Pour inciter les ménages à se
ruer dans les magasins, ils avaient déversé dans les médias
pendant plusieurs semaines la fable de ces guêpes tueuses qui
allaient envahir l’Amérique du Nord. Espérons que la droite ne
nous abreuve pas de ces légendes dont elle a le secret,
notamment celle de ces entreprises qui déploient leurs ailes
pour échapper au méchant dragon fiscal.
Sébastien Ganet