Rédacteurs en chef d'un jour
le 29 Avril 2011
La vie est à nous, et ce journal aussi ? !
Piquet ? Occupation ? Séquestration ? Le mode d’action était inédit, mais
il paraît réussi ? : hier, une vingtaine de syndicalistes ont pris les rênes
de l’Humanité.
C’est une première, dans ce sens-là: hier matin, une vingtaine de
syndicalistes venus de tout le pays, représentant différentes organisations
de nombreux secteurs d’activité, ont investi l’Humanité. Et évidemment, ils
sont comme des poissons dans l’eau: leurs mots, leurs actions, leurs
colères, leurs analyses, leurs préoccupations s’étalent tous les jours dans
ces colonnes. Cette fois, ce sont les militants syndicaux qui font le voyage
à notre rencontre, eux qui s’emparent des rênes de cette édition
exceptionnelle. «Rédacteurs en chef d’un jour», leur a-t-on dit. «C’est bien
la première fois que je me retrouve chef de quelque chose», rigole Samuel
Théret, ouvrier et syndicaliste CGT chez Eternit à Vitry-en-Charolais
(Saône-et-Loire).
«Vous allez pouvoir écrire en toute liberté», promet Patrick Apel-Muller,
directeur de la rédaction de l’Humanité, en ouvrant la conférence de
rédaction matinale. Cette liberté, tous ces acteurs des luttes sociales,
experts dans leur champ mais curieux de tout, ne tardent pas à l’exercer. La
pénibilité, la répression antisyndicale, la dépendance, bien sûr, mais aussi
le pacte pour l’euro, les migrants tunisiens et même, dans une espèce de
contre-pied de nez, le mariage princier au Royaume-Uni: tous les sujets les
intéressent.
Rapidement, la discussion se noue autour du sujet politique du jour: la
tentative d’OPA du Front national sur le salariat. Médecin du travail et
syndicaliste CGC, Bernard Salengro pointe le danger de voir le FN capter les
attentes «protectionnistes» qui peuvent exister dans la population, face à
une «Europe qui s’attaque à la protection sociale». Déléguée syndicale
centrale CGT de Carrefour, Claudette Montoya appelle à ne «plus avoir peur
d’engager les discussions dans les boîtes, parce que le FN profite du vide
laissé par les organisations qui n’occupent plus le terrain». Dirigeant du
SNU-FSU à Pôle emploi, Philippe Sabater invite à lancer un «appel large de
syndicalistes» face à des idées qui sont «en train de gangrener une partie
de la société», alors que Vincent
Drezet, syndicaliste SNUI-SUD Trésor, invite à utiliser l’«effet Dracula»:
«On ne peut plus se contenter d’être sur des valeurs, il faut démontrer
concrètement ce que propose Le
Pen
sur les retraites, les salaires et les services publics.»
Au bout de près de deux heures de discussion à bâtons rompus et de bataille
à fleurets mouchetés pour arracher de la place, chacun sait à peu près ce
qu’il compte écrire. Le directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric, vient
remercier les syndicalistes de leur «bel effort». «Je pense que si demain,
un journaliste prenait votre place dans votre travail, il trouverait ça
difficile… On imagine votre difficulté donc!» En vérité, dans l’après-midi,
cette singulière action syndicale roule comme sur des roulettes! Tout est en
ordre et ce sont les journalistes professionnels, un brin éberlués par
l’énergie de leurs invités, qui finiront par rendre leurs copies avec
retard. Dans les couloirs, une ritournelle résonne, détournée: «Aujourd’hui
dans l’Huma, demain on continue!»
Thomas Lemahieu