Alors,
2004, une année de grâce ? À l’heure où les
feuilles d’impôts locaux sont parvenues dans
les foyers, la direction générale des
collectivités locales (DGCL) estime que « les
taux d’imposition augmentent nettement moins
qu’en 2003 », à hauteur de « 1,2 % en moyenne
contre 2,2 % » l’an dernier. Une « bonne »
nouvelle qui s’assortit cependant d’une sombre
prédiction, celle d’un choc fiscal à l’horizon
2005.
De fait, le
ralentissement observé cette année ne suffit
pas à infirmer la tendance. Déjà l’an dernier
à cette époque, le
Syndicat national unifié des impôts (SNUI)
relevait que la politique du gouvernement
« d’axer sa politique fiscale sur la baisse de
l’impôt sur le revenu » laissait « dans
l’ombre l’évolution des impôts locaux ».
Ceux-ci « augmentent et vont continuer à
augmenter, surtout pour les ménages »,
pronostiquait alors le
syndicat. Une progression qui se
retrouve dans les répartitions des recettes
des principaux prélèvements obligatoires où
l’on constate que le produit de la taxe
d’habitation effectue ainsi un bond de 7,1 %
entre 2002 et 2003, alors que celui-ci avait
déjà grimpé de 6,8 % l’année précédente. Avec
une hausse « limitée » à 4,6 % selon la DGCL
pour 2004, l’augmentation cumulée sur trois
ans s’élève à 19,6 %.
Baisse de
la taxe professionnelle
Comment
s’explique un tel glissement ? Il y a, certes,
la pente naturelle à « la croissance des
besoins sociaux, culturels, sportifs, etc. de
la population », explique Gérard Burn, adjoint
communiste aux finances à Éragny (95). Une
évolution qui pose indéniablement la question
de la nécessité « d’accroître les financements
des collectivités locales ». Mais cet
impératif ne peut suffire à expliquer
mécaniquement la hausse des impôts locaux
pesant sur les ménages : deux facteurs entrent
en ligne de compte, qui relèvent des choix
politiques effectués ces dernières années et
singulièrement par le gouvernement Raffarin.
En premier lieu, il y a « la tendance observée
de l’État à transférer, à coup de réformes
successives, certaines de ses missions aux
collectivités publiques », rappelle Serge
Hulot, adjoint PCF au maire de Choisy-le-Roi
(94) et responsable de l’ANECR. Avant-goût de
la « décentralisation » Raffarin à venir pour
2005, celle des RMI et RMA effectuée au 1er
janvier 2004 a ainsi fait plonger les
départements dans des difficultés sans fin,
avec des financements qui ne suivent pas la
cadence. « C’est la fameuse clause de
revoyure », explique Gérard Burn, qui prévoit
certes « des réajustements périodiques des
moyens », mais non leur adéquation avec
l’évolution des besoins en temps réel.
Résultat : un décalage constant entre
l’enveloppe allouée et les financements
réellement nécessaires. « Estimé pour le Cher
à 5 969 bénéficiaires, sur la base des
chiffres au 1er janvier, le nombre de
érémistes a grimpé de 9 % depuis », cite
chiffres à l’appui Maxime Camuzat (PCF),
vice-président du conseil général du Cher.
Cette différence, non prise en compte dans le
transfert annuel des financements, « équivaut
en année pleine, à trois points de fiscalité
locale », explique-t-il. « Si on y ajoute 700
000 euros d’arriérés de versements de l’État
depuis le début de l’année, on arrive à quatre
points, rien que pour le RMI-RMA »
Étrangement, pourtant, la France, si on la
compare à ses voisins européens, ne fait pas
partie du peloton de tête des pays à forte
fiscalité locale.
Classée, en
2000, au neuvième rang de l’ex-Europe des
Quinze pour ce qui est des poids de ses impôts
locaux par rapport au PIB, elle est, avec les
4,1 points qu’elle y consacre, loin derrière
les champions du genre que sont la Suède, le
Danemark ou l’Allemagne, avec respectivement
16, 15,9 et 11,1 points. « Nous sommes,
contrairement à ce que la droite affirme, un
pays sous-fiscalisé comparé à certains de nos
voisins », explique Gérard Burn. À cela une
raison principale : celle qui consiste « à
exonérer toujours davantage la sphère
économique », qui échappe déjà largement à
l’impôt, pointe Serge Hulot. « À la faveur des
réformes successives et notamment de
suppression de la part salariale dans son
calcul, le produit de la taxe professionnelle
(TP) baisse en valeur relative et en valeur
absolue. Depuis 2000, le rendement de la taxe
professionnelle a été réduit de 4 %, ce qui se
répercute sur les autres impôts locaux »,
écrivait ainsi le SNUI en 2003. Et il y a fort
à craindre que cette évolution ne s’accentue,
avec la quasi-suppression en projet de ladite
taxe, actuellement dans les cartons du
gouvernement, sans que la question de son
remplacement soit réglée.
La mise en
oeuvre concomitante de la
pseudo-décentralisation Raffarin va
sérieusement corser le problème dès l’an
prochain. Malgré les promesses du gouvernement
de « compenser à l’euro près » les nouvelles
charges, il apparaît clairement que « les
moyens ne seront pas là », et que des
« crédits sont d’ores et déjà gelés »,
s’inquiète Maxime Camuzat. Une étude annexée à
la loi de Finances pour 2005, rédigée par les
services de Nicolas Sarkozy, annonce
d’ailleurs sans détour une forte augmentation
de la fiscalité locale l’an prochain, rendue
incontournable par l’accroissement des
dépenses à la charge des collectivités, avec
des recettes (hors transfert d’une part de la
TIPP) en hausse attendue de 4,5 %. De quoi
alimenter les inquiétudes des élus de tous
bords, relayées par l’association des régions
de France (cf. l’entretien avec Alain Rousset)
ou encore l’Association des maires de France
(AMF) qui estime « le temps (...) venu
d’offrir aux maires et aux présidents de
communauté de réelles garanties sur les
moyens, principalement financiers, dont ils
pourront disposer ».
« Dégâts
collatéraux
sur les
communes »
Si rien
n’est fait, les termes de l’alternative devant
laquelle vont être placées les collectivités
sont on ne peut plus clairs : « Soit augmenter
la pression fiscale sur les habitants au-delà
du supportable, soit privatiser leurs services
publics », résume Serge Hulot. Ce que l’expert
Gabriel Sanchez, proche du maire UDF de Sceaux
(92) Philippe Laurent, appelle un « effet de
ciseau », mais où tout le monde ne sera pas
logé à la même enseigne : « Alors que certains
conseils généraux n’auront aucun mal à faire
face à ces nouvelles dépenses », d’autres en
revanche - les plus pauvres - risquent de
devoir « se cantonner à l’exercice de leurs
compétences obligatoires » (1).
Un
creusement des inégalités entre collectivités
est donc à attendre, avec des conséquences
redoutées sur chaque échelon des collectivités
locales. « On peut craindre des dégâts
collatéraux sur les communes, placés devant
une alternative identique suite à
l’impossibilité de certains départements de
faire face à leurs charges en matière de
dotation aux - municipalités », renchérit
Maxime Camuzat.
Alors que
faire ? Certaines collectivités, à l’instar de
Rennes Métropole, envisagent déjà de recourir,
pour faire face à l’extinction programmée de
la TP, à une « fiscalité mixte » comprenant
une taxe additionnelle, dont les contours
restent à définir. Une proposition qui suscite
le débat dans la communauté rennaise. Pour
l’élu communiste à la Métropole Éric Berroche,
« Rennes doit avoir les moyens de ses
ambitions, tout en respectant la justice
fiscale. C’est le sens de nos propositions de
mise à contribution des entreprises, pour que
la situation n’évolue pas au détriment des
ménages ».
Sébastien
Crépel