Londres de notre envoyée spéciale
L'aventure continue. Inauguré à Florence
(Italie) en 2002, le Forum social européen (FSE) organise sa
troisième édition à Londres du 15 au 17 octobre. Entre 20 000
et 30 000 participants sont attendus, soit deux fois moins
environ que les années précédentes.
Certains y liront la traduction des doutes qui traversent le
mouvement altermondialiste, voire de son essoufflement. Les
organisateurs préfèrent mettre en avant les difficultés
matérielles rencontrées pour financer un tel événement dans
une des villes les plus chères du monde.
Quoi qu'il en soit, pour nombre
d'organisations du continent, faire le choix de traverser la
Manche n'allait pas forcément de soi. Les craintes de voir le
forum londonien être pris en main par les mouvements les plus
radicaux, en tête desquels Globalize Resistance et le
Socialist Workers Party (Parti socialiste des travaileurs,
trotskiste), ont mis du temps à se dissiper. Les ONG
britanniques elles-mêmes ont hésité à s'engager, tour à tour
rebutées par les visées de l'extrême gauche puis par celles du
maire de Londres, le travailliste Ken Livingston, surnommé
"Ken le rouge", dont la largesse des subsides s'est négociée
contre une présence très visible dans le Forum.
Ces interférences politiques
n'expliquent pas à elle seule la frilosité des ONG. "Nos
homologues britanniques sont entrés du bout des pieds dans le
processus initié à Porto Alegre. Leur culture les porte
davantage au lobbying de couloirs qu'à la construction de
rapports de forces et à l'organisation de grandes
manifestations. Et la puissance financière des plus grandes
d'entre elles, telles Oxfam ou Amnesty, les pousse souvent à
considérer qu'elles peuvent agir seule", explique Bernard
Pinaud, délégué général du Collectif de recherche et
d'information sur le développement (CRID).
Il aura fallu, au bout du compte,
plusieurs mois pour que le comité officiel d'organisation
offre un visage jugé présentable ou, en tout cas, conforme aux
principes de la charte du Forum social mondial qui, depuis
Porto Alegre en 2001, s'impose à tous ceux qui, localement,
prétendent utiliser l'appellation.
A deux semaines de l'élection
présidentielle aux Etats-Unis, dans un pays engagé
militairement aux côtés de George W. Bush dans la guerre en
Irak et encore sous le choc de l'exécution de l'otage Ken
Bigley, la dénonciation de la guerre et de "l'impérialisme
américain" occuperont une place centrale dans les débats.
Au risque de reléguer au second plan les questions
européennes. C'est d'ailleurs de justesse qu'organisations
françaises et italiennes ont réussi à imposer "une autre
Europe pour un autre monde possible" comme mot d'ordre
lors de la manifestation qui clôturera le FSE, dimanche
après-midi. Les Britanniques avaient imaginé sonner le rappel
du rassemblement sur un unique thème : "Non à Bush, non à
la guerre."
Nombreux sont ceux, pourtant, qui
jugent, à l'instar de Pierre Khalfa, d'Attac, "qu'il est
nécessaire de tourner le mouvement vers les questions
européennes". La critique court depuis Florence, mais
espérer qu'il serait possible de rectifier le tir au royaume
de Sa Gracieuse Majesté était certainement une gageure. A
écouter les expériences des uns et des autres, cela ne fait
aucun doute : militants altermondialistes et gouvernants
nourrissent ici, pour la chose européenne, la même méfiance,
quand ce n'est pas de l'indifférence.
"ESPACE TROP GRAND"
Dépêché outre-Manche par le
Syndicat national unifié des impôts (SNUI), pour
élargir les rangs des combattants en faveur de la "justice
fiscale", Vincent Drezet n'a trouvé d'écho que chez les
Latins. "Aucune organisation britannique n'a répondu à
notre offre de débat", regrette-t-il.
Pour les pourfendeurs de la
mondialisation libérale, la récente actualité européenne est
pourtant propice : nomination d'une nouvelle Commission plus
libérale, élargissement et vague de délocalisations, débats
sur la remise en cause du temps de travail dans plusieurs
pays, réformes des retraites et des systèmes de santé... Ces
thèmes, portés par des syndicats venus en nombre, seront
présents au FSE. Mais ni plus ni moins que les autres chevaux
de bataille du mouvement. Et le projet de Constitution, qui
agite pourtant toute l'Europe politique, sera logé à la même
enseigne. "Le mouvement est très divisé, lui demander de se
déterminer dans un sens ou dans un autre ne pourrait conduire
qu'à un blocage", analyse Joel Decaillon, conscient que la
position prise par la Confédération européenne des syndicats
(CES), dont il est membre, en faveur du "oui" soulève de
franches hostilités.
Chassés-croisés d'agendas, de priorités,
pléthore de débats - une vingtaine de plénières, plus de 160
séminaires et un nombre incalculable d'ateliers -, cet édition
du FSE promet d'être de la même veine que les précédentes.
Pour la dernière fois ? "L'espace que nous avons construit
est trop grand, il faut imaginer autre chose", reconnaît
Eric Toussaint, du Comité d'annulation de la dette pour le
tiers-monde (CADTM). "Il faut que nous prenions le temps de
réfléchir, renchérit M. Khalfa. Si les Forums restent
un moment de rencontre et de visibilité très fort, nous devons
reconnaître que nous avons partiellement ou totalement échoué
sur deux de nos objectifs : élaborer un socle de propositions
et prendre appui sur ces rassemblements pour organiser de
grandes mobilisations sociales." Rendez-vous est d'ores et
déjà pris à Athènes, mais seulement en 2006.
Laurence Caramel