L'Irak domine le rassemblement altermondialiste à Londres
LE MONDE | 15.10.04 | 13h58
Les organisateurs britanniques, peu réceptifs aux thèmes européens, ont décidé de centrer le 3e  Forum social européen sur la dénonciation du président Bush et de la guerre. Le débat sur le projet de Constitution est marginalisé.
Londres de notre envoyée spéciale

L'aventure continue. Inauguré à Florence (Italie) en 2002, le Forum social européen (FSE) organise sa troisième édition à Londres du 15 au 17 octobre. Entre 20 000 et 30 000 participants sont attendus, soit deux fois moins environ que les années précédentes. Certains y liront la traduction des doutes qui traversent le mouvement altermondialiste, voire de son essoufflement. Les organisateurs préfèrent mettre en avant les difficultés matérielles rencontrées pour financer un tel événement dans une des villes les plus chères du monde.

Quoi qu'il en soit, pour nombre d'organisations du continent, faire le choix de traverser la Manche n'allait pas forcément de soi. Les craintes de voir le forum londonien être pris en main par les mouvements les plus radicaux, en tête desquels Globalize Resistance et le Socialist Workers Party (Parti socialiste des travaileurs, trotskiste), ont mis du temps à se dissiper. Les ONG britanniques elles-mêmes ont hésité à s'engager, tour à tour rebutées par les visées de l'extrême gauche puis par celles du maire de Londres, le travailliste Ken Livingston, surnommé "Ken le rouge", dont la largesse des subsides s'est négociée contre une présence très visible dans le Forum.

Ces interférences politiques n'expliquent pas à elle seule la frilosité des ONG. "Nos homologues britanniques sont entrés du bout des pieds dans le processus initié à Porto Alegre. Leur culture les porte davantage au lobbying de couloirs qu'à la construction de rapports de forces et à l'organisation de grandes manifestations. Et la puissance financière des plus grandes d'entre elles, telles Oxfam ou Amnesty, les pousse souvent à considérer qu'elles peuvent agir seule", explique Bernard Pinaud, délégué général du Collectif de recherche et d'information sur le développement (CRID).

Il aura fallu, au bout du compte, plusieurs mois pour que le comité officiel d'organisation offre un visage jugé présentable ou, en tout cas, conforme aux principes de la charte du Forum social mondial qui, depuis Porto Alegre en 2001, s'impose à tous ceux qui, localement, prétendent utiliser l'appellation.

A deux semaines de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, dans un pays engagé militairement aux côtés de George W. Bush dans la guerre en Irak et encore sous le choc de l'exécution de l'otage Ken Bigley, la dénonciation de la guerre et de "l'impérialisme américain" occuperont une place centrale dans les débats. Au risque de reléguer au second plan les questions européennes. C'est d'ailleurs de justesse qu'organisations françaises et italiennes ont réussi à imposer "une autre Europe pour un autre monde possible" comme mot d'ordre lors de la manifestation qui clôturera le FSE, dimanche après-midi. Les Britanniques avaient imaginé sonner le rappel du rassemblement sur un unique thème : "Non à Bush, non à la guerre."

Nombreux sont ceux, pourtant, qui jugent, à l'instar de Pierre Khalfa, d'Attac, "qu'il est nécessaire de tourner le mouvement vers les questions européennes". La critique court depuis Florence, mais espérer qu'il serait possible de rectifier le tir au royaume de Sa Gracieuse Majesté était certainement une gageure. A écouter les expériences des uns et des autres, cela ne fait aucun doute : militants altermondialistes et gouvernants nourrissent ici, pour la chose européenne, la même méfiance, quand ce n'est pas de l'indifférence.

"ESPACE TROP GRAND"

Dépêché outre-Manche par le Syndicat national unifié des impôts (SNUI), pour élargir les rangs des combattants en faveur de la "justice fiscale", Vincent Drezet n'a trouvé d'écho que chez les Latins. "Aucune organisation britannique n'a répondu à notre offre de débat", regrette-t-il.

Pour les pourfendeurs de la mondialisation libérale, la récente actualité européenne est pourtant propice : nomination d'une nouvelle Commission plus libérale, élargissement et vague de délocalisations, débats sur la remise en cause du temps de travail dans plusieurs pays, réformes des retraites et des systèmes de santé... Ces thèmes, portés par des syndicats venus en nombre, seront présents au FSE. Mais ni plus ni moins que les autres chevaux de bataille du mouvement. Et le projet de Constitution, qui agite pourtant toute l'Europe politique, sera logé à la même enseigne. "Le mouvement est très divisé, lui demander de se déterminer dans un sens ou dans un autre ne pourrait conduire qu'à un blocage", analyse Joel Decaillon, conscient que la position prise par la Confédération européenne des syndicats (CES), dont il est membre, en faveur du "oui" soulève de franches hostilités.

Chassés-croisés d'agendas, de priorités, pléthore de débats - une vingtaine de plénières, plus de 160 séminaires et un nombre incalculable d'ateliers -, cet édition du FSE promet d'être de la même veine que les précédentes. Pour la dernière fois ? "L'espace que nous avons construit est trop grand, il faut imaginer autre chose", reconnaît Eric Toussaint, du Comité d'annulation de la dette pour le tiers-monde (CADTM). "Il faut que nous prenions le temps de réfléchir, renchérit M. Khalfa. Si les Forums restent un moment de rencontre et de visibilité très fort, nous devons reconnaître que nous avons partiellement ou totalement échoué sur deux de nos objectifs : élaborer un socle de propositions et prendre appui sur ces rassemblements pour organiser de grandes mobilisations sociales." Rendez-vous est d'ores et déjà pris à Athènes, mais seulement en 2006.

Laurence Caramel