Formes déviantes de l'incitation fiscale
«vertueuse», le lobbying et le clientélisme fiscal se traduisent
également par la création de niches fiscales qui permettent à une
certaine catégorie de bénéficiaires de réduire le plus légalement du
monde son impôt et aux intérêts en présence de maximiser leur chiffre
d'affaires… De fait, ces niches sont des baisses d'impôt, certes
ciblées, mais d'autant plus aisées à mettre en œuvre qu'elles
s'inscrivent dans un contexte où le discours dominant martèle sans
relâche le «moins d'impôt, moins de service public» (sans toutefois en
annoncer les conséquences).
Des niches fiscales aux acquis d'impôts
Les niches se sont donc empilées au fil du temps et constituent de
véritables «acquis fiscaux», sans que leur impact et leur efficacité
ne soient précisément évalués. Quels sont les emplois créés dans les
secteurs concernés ? Quels sont les effets d'aubaine ? Les
comportements visés ont-ils changé ? Les conditions auxquelles sont
accordées ces «niches» sont-elles respectées ? Les questions sont
nombreuses mais demeurent la plupart du temps sans réponse.
Ces mesures bénéficient surtout aux ménages aisés : si les classes
moyennes bénéficient ici et là de quelques réductions, l'essentiel du
volume budgétaire des niches est appréhendé par ceux qui ont les
moyens de défiscaliser (le rapport montre que le taux d'imposition
décroît pour les plus hauts revenus du fait de la défiscalisation). Le
Conseil des impôts dressait déjà ce constat voici 8 ans lorsqu'il
soulignait que les 10% des ménages les plus aisés bénéficiaient de 86%
des réductions d'impôt et de 36% des déductions en base. De surcroît,
ces niches ne se contentent pas de modifier l'équité et la structure
de l'impôt, elles en renforcent la complexité et l'illisibilité et en
affectent la légitimité même. Pourtant, les mesures fiscales
dérogatoires pleuvent chaque année au point de constituer l'essentiel
des mesures en matière de politique économique, ainsi qu'en témoigne
la loi sur le «travail, l'emploi et le pouvoir d'achat» qui a créé de
nouvelles niches.
Après le timide rapport Lagarde sorti voici quelques semaines, qui
concernait 5 dispositifs fiscaux, le rapport de la Commission des
finances de l'Assemblée nationale sur les niches fiscales confirme ce
que le Conseil des impôts pointait dans ses rapports consacrés
respectivement à la fiscalité dérogatoire (2003) et à l'imposition des
revenus (2000). Ce rapport, signé par des députés appartenant à toutes
les «obédiences» représentées au Parlement, a le mérite de proposer
des solutions réalistes à court et à long terme qui, si elles étaient
mises en œuvre, pourraient véritablement rééquilibrer le système
fiscal dans le sens d'une plus grande équité. Prés de 500 niches pour
73 milliards d'euros de manque à gagner, le défi est d'ampleur mais
urgent à relever.
Le débat fiscal existe dans la majorité
Que faire ? Il existe plusieurs options. On peut créer des plafonds
aux niches qui n'en disposent pas, réduire les plafonds existants,
baisser les taux des déductions et des réductions, instaurer un impôt
minimum ou mettre en place un plafonnement général. Mais à plus long
terme, au-delà de ce type d'ajustements indispensables à mettre en
œuvre à court terme, une exigence s'impose d'elle-même : une gestion
saine des dépenses publiques, dans le cadre de la Loi organique
relative aux lois de finances (LOLF), qui impose d'évaluer toutes les
dépenses publiques en fonction de leur résultat et, par suite, de
s'interroger sur la conduite des politiques économiques. Il faut
examiner chacune des niches : certaines sont à réformer mais à
maintenir, d'autres à supprimer, l'axe général demeurant d'en réduire
globalement l'importance. Enfin, si l'obsession de la baisse du taux
de «prélèvements obligatoires» conduit à préférer les niches fiscales
plutôt que les aides publiques directes, rien ne dit que celles-ci ne
seraient pas préférables dans certains cas.
Tout ceci suppose une volonté politique forte et durable. Les auteurs
du «paquet fiscal» inverseront-ils cette tendance à l'inflation de
niches ? On ne peut que le souhaiter même si les premières
déclarations gouvernementales laissent craindre une volonté d'enterrer
le rapport : Christine Lagarde ne veut pas du plafonnement global et
opte pour quelques ajustements… autrement dit un quasi statu quo. De
son côté, le débat sur le financement du revenu de solidarité active
(RSA) montre de véritables clivages : prendra-t-on aux foyers modestes
bénéficiant de la prime pour l'emploi ou aux niches fiscales qui
profitent surtout aux plus aisés ? Enfin, le rapport de la Commission
des finances de l'Assemblée nationale, fouillé et argumenté, mais
surtout signé par des députés de toutes les tendances, dispose d'une
légitimité et d'une force certaines. Pour l'heure, le débat est vivant
et ouvert. Reste à savoir s'il le restera et sur quelles mesures il
débouchera.